• Voleurs de rêves :

     

    Les voleurs de rêves

          Mon antivirus onirique me signalait une tentative d'intrusion dans mon rêve de ce milieu de nuit. Heureusement que j'avais pensé à faire la mise à jour sur le Canal des Rêves partagés. Depuis peu, les dormeurs pacifiques s'étaient regroupés en association loi 1901 et partageaient dans un esprit communautaire les tuyaux de parades aux multiples tentatives d'intrusions dans nos univers furtifs nocturnes. 

          La législation restait timorée sur le sujet, laissant un vide juridique qui permettait toutes les audaces à ces nouveaux pirates. Dans nos rangs, les pétitions circulaient...Les écologistes, à cours d'arguments sur les verdures de toutes feuilles, se chamaillaient dans leurs troupes sur l'éventualité d'une récupération du thème. Le sommeil étant aussi universel que la mort, l'électorat potentiel était infini, mais les rêves se révélaient au final peu médiatiques : personne n'avait pu obtenir d'images et les téléspectateurs en voulaient méchamment aux reporters, qualifiés sans autre jugement d'incompétents. Les écoles de journalisme ne parvenaient plus à faire bancs combles et les gamins inventaient une professions de substitution à leurs parents du métier pour ne pas se faire huer dans la cour de récréation.
         Les scientifiques ne disaient rien sur le sujet et en pensaient d'ailleurs fort peu. Ils esquivaient au besoin par des philosophades d'écoliers fénéants :
       -Apportez-moi un morceau de rêve, et là, j'y croirais!

        Car les scientifiques ne rêvent pas, ou alors clandestinement. Le professeur Carnot qui affirmait avoir rencontré un théorème à la fin d'une nuit laborieuse de 11 heures avait disparu depuis dans des circonstances étranges. Et étrangement, le Conseil des Grands Scientifiques avait étouffé l'affaire :
      -Apportez-moi le disparu et je croirais à sa disparition. Pour l'instant, il n'existe pas!

        C'est ce genre de phrase qui fait qu'on devient Directeur, et plus encore, qu'on le reste.

        Mais aujourd'hui, c'était de ma nuit dont on essayait de s'emparer. L'implant logiciel de surveillance était formel.

        J'inventais à regret et en catastrophe une porte pour clore mon univers que j'aimais infini. L'improvisation brouillonne format une bien piètre cloison, tordue par des angles mal mesurés ; la clé ne fonctionnait même pas. D'ordinaire, je n'ai pas le rêve technique...
        Ne pas se réveiller, surtout ne pas quitter un rêve sans l'emporter avec soi ou le détruire était la précausion d'usage, mais là, je songeais avec terreur que je n'avais pas souscrit à la parade logicielle d'autodestruction et qu'il me faudrait entrer dans les hostilités sans arme automatique. Aujourd'hui, plus personne ne peut espérer dormir tranquille...

        La polémique sur l'usage des univers oniriques kidnappés restait complète : nos services de renseignements spéculaitent sur l'hypothèse bien alimentée d'un traffic et de reventes clandestines à des organisations terroristes totalitaires qui injecteraient nos paradis artificiels pour soumettre la population diurne. Le principe est simple : l'obeissance serait gratifiée d'un songe doux annoncé comme une avance sur le paradis céleste. Une preuve en quelque sorte, un morceau de félicité qui se méritait par un comportement de dévotion absolue. Chacun pouvait témoigner avoir vu et constaté la vérité de la promesse divine.

    Les leaders térroristes argumentaient speudo-scientifiquement :
      -Et encore, sachez que ce pré-paradis est une version atténuée du final : les vivants ne pourraient supporter sa vision transcendante supra-imaginaire.

       Supra-imaginaire...Le terme émanait dans sa naissance de l'Association des Rêveurs d'Elite. Moins d'un pourcent de la population est capable de générer des rêves compatibles avec l'idée qu'on se fait du paradis ou d'un paradis acceptable. Les autres ne rêvent pas plus haut que ce qu'il vivent. Mais ces surdoués oniriques se lassent de leur don qui les embarque dans une traque au songe épuisante. Des pathologies nouvelles apparaissent, plus personne n'achète de somnifères sauf les dormeurs de l'extrême par goût du risque et de la provocation. Les autres bouffent des emphétamines pour éloigner le sommeil espionné.

       Je savais que ma porte ne résisterait pas longtemps à l'agresseur parce qu'elle n'était pas assortie au reste du rêve et ne pourrait y puisser une résistance de cohésion. J'aurai bien aimé avoir des yeux à fermer dans l'artifice de dissimulation des enfants et pouvoir couper mon imagination comme on éteint la lumière, mais les paupières ne faisaient pas partie de mon paquetage nocturne habituel. Je concevais la décoration inutile : dans mes mondes, tout est bon à voir.
        Les rêves avaient leur temps : j'y attendais.

        Soudain, on sonna imprévisiblement à la porte!
        Le voleur s'annonçait poli :
      -Il y a quelqu'un?
      -?!?
      -Je vous en prie, ouvrez! Je voudrais juste passer un coup de fil, je n'en peux vraiment plus...

        J'ouvris d'une pensée. Ma naïveté était à l'évidence emportable d'un monde à l'autre.
    L'avatar qui affichait une image inconstante et évanescente s'écroula sur le palier imaginaire que je débarrassais de sa porte inutile d'une volonté. Pour la première fois, je voyais un rêveur épuisé et j'en fus fortément décontenencée :
      -Diable, qui vous a mis dans cet état?
      -Un pirate de rêves qui m'a dépouillé de tout jusqu'à ma dernière image. Je vais vraiment mal...
      -Ah? Je croyais à l'immortalité des rêveurs...
      -C'est vrai, en un sens. On s'est tous fait tuer un nombre incalculable de fois : on s'habitue, mais là, quelque chose n'a pas fonctionné normalement.
      -... Je comprends : le réveil! C'est ça, vous ne vous êtes pas réveillé.
      -Exactement! Je suis le paradoxe d'un rêveur sans rêve.

       Le problème était lourd. Le pauvre gars prennait mon monde de survie comme il était, le trouvant parfait malgré sa dégradation rapide du à ma négligence à m'en occuper. J'étais en principe hostile au partage des rêves et ne pratiquais pas cette singulière copropriété qui tournait énivitablement en querelle de décorations. Le choix d'une couleur ou d'une matière était réversible à l'infini ce qui n'était pas pour pacifier les ménages. Du coup, personne ne profitait jamais avec quiétude de son oeuvre.

      -A vous voir, j'en conclus que le vide est douloureux.
      -Mon compagnon est mort de désespoir et de fatigue. Passé un certain délai, j'ai l'impression que le sommeil devient mortel.
      -Il va falloir trouver le moyen de vous réveiller. Et en vitesse parce que mon compteur indique qu'il ne me reste plus qu'un cycle de sommeil à consommer.

       Pas assez pour lancer aux rêveurs d'élite d'à côté des invitations à venir cogiter sur le problème. En plus, je n'avais pas conçu les lieux pour recevoir et le personnalités intéressantes ne s'extrayaient pas facilement de leurs propres fabrications : les scientifiques causaient jusqu'à l'aube avec des chiffres incarnés de bonne fréquentation et les littéraires chatouillaient les bons mots sous tous les flancs. A côté, nos arguments étaient ténus et le désespoir nous gagnait dans mon rêve qui tournait au noir et blanc de débutant.
    Nous jugeames plus prudent d'élever des murailles bien qu'il fut peu probable que des voleurs nous fauchent un si piètre univers. Nestor, plus doué, se chargea du travail. Je réfléchissais :

     -Si je vous poignardais pour créer un choc de réveil...
     -Pas la peine : ça m'est arrivé trop souvent, je n'y crois plus. J'ai essayé de me pseudo-suicider de toutes les façons. Si les militaires pouvaient avoir des idées pareilles, ce serait la fin du monde sans grand délai.
    -Vous envoyer un cauchemar peut-être?
    -Lequel? J'ai domestiqué tous les dragons et les monstres me mangent dans la main.
    -Alors quoi?

       Il ronfla de désapointement :
    -Je crains que vous ne deviez m'abandonner ici comme un navigateur sur une île déserte.

       La perspective faillit me réveiller d'effroi, mais je me rattrapais de justesse. Au moins tiendrais-je compagnie au malheureux le plus longtemps possible...

       Soudain, une partie de la muraille disparut comme un plastique fin qui se consume, laissant un trou béant sans cicatrice. Trois hommes en traihi militaires planaient prétentieusement au-dessus de nous. Je jouais impromtument mon rôle de maîtresse de maison :
    -Ce rêve est propriété privée et il ne me semble pas vous y avoir invité. Sortez donc au plus vite!
    -Du calme, vous n'avez aucune raison de vous inquiéter...

       Nestor monta sans avertissement en agressivité :
      -Je reconnais leur présence spectrale malgré le changement d'apparence : ce sont eux qui ont piraté mon rêve...
      -Assertion perspicace : on vous a volé et vous imaginez bien qu'on n'est pas venu pour régler la facture...

       Je songeais que mon invité avait été suivi dans son périple jusqu'à moi et que je devrai affronter ces fripouilles. Mais je me trompais :

     -Nous vous le répétons : vous n'avez aucune raison de vous inquiéter. Vous avez vu la tronche de votre rêve? Vous nous le donneriez qu'on en voudrait pas.
     -Alors que faites-vous là?
     -On vient pour vous aider en quelque sorte...Vous êtes incapable de vous réveiller par les moyens ordinaires et si personne n'intervient, vous mourrez : le sommeil est complètement instable à long terme. Il donne sur le coma qui glisse vers la mort.
     -Et vous vous souciez de notre mort maintenant?
     -Pas du tout : on se soucie de votre vie, ou plutôt de votre vie onirique. Vous êtes des producteurs de rêves d'exception ; c'est vous qui nous armez de poudre de paradis. Ne soigneriez-vous pas votre meilleure vache à lait?
     -Bandits!

       Nestor restait étrangement serein : il était certain de ne pouvoir se réveiller et concevait avec désolation mon rôle de faiseuse de beaux rêves. Lui au moins serait délivré de cette complicité forcée.
      -Je crains pour vous qu'il n'y ait pas d'antidote à mon sommeil prolongé. Je suis immunisé des cauchemars et rien ne peut me pousser à rejeter ce sommeil.
      -Immunisé de vos cauchemars, peut-être...
      -J'ai croisé quelques productions de mes collègues : c'est du pareil au même. Une corne de plus ou de moins à un monstre ne change guère le spectacle.
      -Vous parlez de cauchemardeurs ordinaires...Moins d'un demi pourcent de la population est capable de générer des cauchemars d'exception capables de réveiller un nouveau mort. Pourquoi croyez-vous que vos gouvernements maintiennent des tueurs en série des années dans les couloirs de la mort si ce n'est pour leur rendre service? Ceux-ci produisent autant de mal dans leurs rêves que réveillés.On leur ponctionne leurs images de haine et de meurtre jusqu'au tarissement. Puis on réinjecte à d'autres : ça donne envie de mourir à certains et de vivre à d'autres. Il faut savoir doser, c'est tout un métier... Les humeurs du matin, les espoirs et les perspectives de chacun sont sous suggestion et croyez-moi, on a dans notre arsenal des horreurs à vous faire fuir de votre paresse atardée. Aussi surement que vous tendrez le genou si on vous tape le nerf avec un marteau...

       Nestor se ravisa :

     -Pas la peine : je crois que l'horreur de ce que vous venez de m'apprendre suffit à ce que je ne veuille pas en entendre plus et que je quitte le sommeil au plus vite. Pour quel extérieur, c'est une autre histoire...
     -Heureuse consolation pour vous : ça n'est pas votre histoire. Vous n'avez pas souscrit l'option sauvegarde automatique, hors de prix c'est vrai, et votre souvenir s'arrêtera à l'évaporation de votre sommeil. Je ne cache pas que ça nous arrange : les rêveurs naïfs sont les meilleurs d'entre tous.


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  • Commentaires

    1
    foortune
    Lundi 28 Janvier 2008 à 15:40
    fantastique!!! jai véritablement adorée!!! mais c'est toi qui écrit tout cela ou c'est tiré d'un autre auteur??? si c'est toi en tout cas faut que tu contact une maison d'édition très vite car c'est génial!! ^^
    2
    Oasis
    Jeudi 7 Février 2008 à 23:07
    Je suis transportée! Se retrouver face à cette rélité future probable laisse un frisson dans le dos lorsque la lecture de ces quelques lignes se termine.
    J'ai juste un regret, c'est que cette nouvelle me laisse un goût d'inachevé... Cela vient peut-être du sujet qui est infiniment vaste.
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